12 novembre 2009
Le grincheux
Je trouve dans une édition complète des oeuvres d'André Gide cette petite nouvelle étonnante peu connue où l'auteur, comme un exorcisme , a voulu décrire ce qui pourrait lui arriver : " que je sois profondément malheureux, il va sans dire. ce qui m'irrite c'est de rencontrer tant de gens qui ne comprennent pas que le malheur est l'état naturel de l'homme ; tant de gens qui n'aient pas conscience de ce malheur, qui acceptent d'un coeur léger leur infortune, qui, somme toute, soient malheureux sans le savoir. Et ce dont je souffre le plus, ce n'est pas du malheur inhérent à l'espèce humaine, mais bien de l'inconscience des hommes. Par inconscience, par légèreté, ils trouvent le moyen de n'être pas aussi malheureux qu'ils le doivent ; c'est à dire : ne pas se sentir aussi malheureux qu'ils le sont...
Je crois que je serais moins malheureux sans les autres ; sans cet absurde bonheur des autres. Si seulement les autres cessaient de l'être, je pourrais commencer d'être heureux
Une des épreuves de ma vie et qui revient périodiquement chaque année, c'est celle des fêtes de Noël. Il est d'usage dans la famille de ma femme, de se grouper autour d'un conifère symbolique, illuminé de petites bougies, paré d'affûtiaux brillants et dont la base est environnée de menus cadeaux que les membres de la famille ont coutume, ce soir là, de se faire les uns aux autres? Que peuvent bien signifier, je vous le demande, cette profusion de cadeaux à des êtres déjà comblés ?
Et cela date de 1925 !
01 novembre 2009
L'argent des autres
J'ai revu avec bonheur cette pièce qui est re-programmée au théâtre de Nice et diffusée à la télévision avec Michel Boujenah dans le rôle du méchant liquidateur qui rachète pour les détruire les usines qui valent plus chers mortes qu'en fonctionnement. Tout cela sans état d'âme pour le personnel ou les dirigeants qui ne vivent que pour et par leur travail
Les seules personnalités prises en compte seront les actionnaires qui ont mis de l'argent dans cette aventure dans le seul but d'en gagner davantage. Peu importe les difficultés financières ou techniques, la conjoncture, la crise. Si cette entreprise ne fait plus de bénéfice; ils retireront leur argent pour l'investir ailleurs. Seuls les bénéfices comptent : l'argent n'a pas d'odeur, il ne fait pas de sentiment
Boujenah était très à l'aise dans son rôle de crapule qui est tellement lié à notre époque qu'on hésite à le trouver odieux. Comme les cataclysmes, c'est un mal nécessaire contre lequel on ne peut rien. La vie et le capitalisme sont ainsi faits qu'on ne peut pas éviter leurs dérives. Ce n'est pas la faute d'un homme : le phénomène est inévitable et pour ainsi dire, naturel
Ceux qui sont à plaindre, ce sont les derniers romantiques qui croient encore à la valeur du travail, aux idéaux et à la bonté de l'homme...
31 octobre 2009
petits crimes conjugaux
La pièce d'Eric-Emmanuel Schmitt commence comme comme un règlement de comptes entre époux avec le mari qui feint une amnésie pour essayer de reconquérir sa femme. En fait cette supercherie n'est qu'un prétexte pour révéler qu'un couple n'est en fait qu'une association de malfaiteurs où chaque partenaire cherche à éliminer l'autre. "Lorsque vous voyez une femme et un homme devant le maire, demandez-vous lequel des deux sera l'assassin" Tous les motifs sont bons pour essayer de tuer l'autre : l'usure de l'amour, la jalousie, la fatalité, le destin :
" On ne peut fausser compagnie à son destin. Tu es mon destin... Tu es tombé au fond de moi, je suis tombée au fond de toi, nous sommes captifs ... Je suis ton empreinte, tu es la mienne, aucun de nous deux ne peut vivre séparément "
Le destin, c'est la décadence, c'est de renoncer à son beau rêve. Alors arrive un moment où la cohabitation devient insupportable :
- Tu m'aimes et tu me tues?
- Je t'aime et ça me tue, répond-elle
La vérité, c'est qu'il n'est pas raisonnable d'aimer toujours, d'aimer longtemps, c'est de la folie pure. Ce qui serait raisonnable c'est d'aimer juste le temps où c'est agréable
Pourquoi alors rester en couple ?
Il se demande : " Est ce que malgré mes doutes, mes soupçons, mes inquiétudes, ma lassitude, j'ai envie de te perdre ? "
Elle constate : " Je suis ton empreinte, tu es la mienne, aucun de nous deux ne peut vivre séparément "
Ne disons pas qu'il faut avoir avoir confiance. La confiance ne se possède pas, elle se donne. Il faut faire confiance à l'autre
22 octobre 2009
platon et la caverne
Les deux références incontournables de l'apprenti philosophe sont Socrate et Platon. Sauf que le premier n'ayant jamais rien écrit n'est connu que par les écrits du second on ne pourra jamais savoir si Socrate n'est pas tout simplement un personnage de roman.
Avant lui, l'école de Millet avait soulevé le problème de la fuite du temps ( " on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ") Qu'est ce qui reste à travers le devenir et l'éphémère ? Platon propose une réponse Seules les idées sont éternelles, simples et absolues. La connaissance vraie n'exista qu'au niveau des idées Dans le fameux mythe de la Caverne des hommes enchaînés ne voient de la réalité que des ombres projetées sur le mur qui est devant eux. Si un prisonnier se libère, il pourra avoir accès à la vraie lumière, c'est à dire aux Idées. Il sera tout d'abord ébloui par le soleil, puis s'habituera peu à peu à cette nouvelle conception de la vie avec ses nouvelles valeurs de liberté, d'égalité et de justice.
Mais il devra retourner dans l'antre de la caverne pour essayer de sauver ses anciens camarades. Il sera l'objet de leur moquerie et de leur incrédulité. Mais il ne pouvait pas garder sa découverte pour lui car la condition humaine est ainsi faite que l'homme ne peut pas fuir hors de lui-même vers un au-delà qui ne serait plus humain. C'est à condition d'accepter ses limites qu'il peut jeter un regard ailleurs
L'Africain
C'est un petit livre magnifique que Jean Marie Le Clézio consacre à la mémoire de son père. Je redoutais le règlement de comptes envers un père top sévère, trop distant qui a marqué la vie de l'écrivain d'une empreinte indélébile. Le personnage était pourtant un sujet se choix : médecin militaire, formé dans les universités anglaises qui fuit la civilisation pour faire sa carrière en Afrique équatoriale où il exerce son métier dans des conditions primitives !...
Malgré son ressentiment Le Clézio montre très vite de l'affection et même de l'adoration pour ce personnage d'ours au grand coeur dévoué à la cause des humbles et des sans abri. Il avait épousé et entraîné sa cousine dans ses expéditions humanitaires. Et l'écrivain imagine pour lui un véritable bonheur
"Je pense ressentir l'émotion qu'il éprouve à travers les hauts plateaux et les plaines herbeuses, à chevaucher sur les étroits sentiers qui serpentent à flanc de montagne, découvrant à chaque instant de nouveaux panoramas, les lignes bleues ces sommets qui émergent des nuages, tels des mirages, baignés dans la lumière d'Afrique, tantôt violente à midi, tantôt atténuée par le crépuscule quand la terre rouge et les herbes folles semblent éclairées de l'intérieur par un feu secret "
Mais l'euphorie ne dure pas. Il y a la guerre qui sépare les époux et la nouvelle affectation que reçoit le médecin et qui le conduit au contact de l'infinie misère des Africains dont il ne peut soulager la souffrance faute de moyens et de médicaments
" La proximité de la souffrance, la fatigue : tous ces corps brûlants de fièvre, ces ventres distendus de cancéreux, ces jambes rongés d'ulcères, déformées par l'éléphantiasis, ces visages mangés par la lèpre ou la syphilis, ces femmes déchirées par les accouchements, les enfants vieillis par les carences, leur peau grise comme un parchemin, leurs cheveux couleur de rouille, leurs yeux agrandis, à l'approche de la nuit "
On ne peut pas avoir de la haine pour un homme d'une telle trempe mais plutôt de la fierté de lui devoir une part de sa personnalité
20 octobre 2009
Paludes
" Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord, c'est en restreindre aussitôt le sens ; car si nous savons ce que nous voulons dire, nous ne savons pas si nous ne disons que cela. On dit toujours plus que cela. Et surtout ce qui m'intéresse, c'est que j'y ai mis sans le savoir "
Le sujet prétexte du livre d'André Gide est un personnage de l'Enéide ( Tityre, tu paturae récubans ... ) mais il s'agit en fait d'un cri de révolte contre l'existence qui est intolérable. Pourquoi ?
" Il suffit qu'elle puisse être différente et qu'elle ne le soit pas. Tous nos actes sont si connus qu'un suppléant pourrait les faire et, répétant nos mots d'hier, former ses phrases de demain "
On peut voyager pour s'aérer l'esprit. Mais où ?
" Cher ami, vous comprenez que si je savais où je vais, et pour qu'y faire, je ne sortirais pas de ma peine. Je pars simplement pour partir ; la surprise même est mon but, l'inspire "
La grande, la vraie question est la peur de la mort qui rend toutes nos actions dérisoires et aléatoires.
" Ne pourrons-nous jamais poser rien hors du temps, que nous ne soyons pas obligés de refaire. Quelque oeuvre enfin qui n'ait plus besoin de nous pour durer "
Bergson
Dans son admirable livre sur l'étonnement philosophique Jeanne Hersch nous montre que la philosophie est née et s'est développée grâce à des hommes qui se sont posés des questions sur la vie et le monde
Bergson pensait que bien que toutes les sciences soient absolument admirables, quelque chose d'essentiel leur échappe. Il faut donc distinguer "l'espace-temps "où se développe les sciences pures et " la durée pure, " dimension de la liberté humaine
Sa première idée forte développée dans Matière et Mémoire est : le cerveau n'est pas l'organe qui contient toute la mémoire, mais l'organe de l'oubli qui sélectionne dans le moi profond ce qui peut être actuellement utile en vue d'une action efficace.
L'évolution créatrice, par contre, rend hommage à la la fantastique diversité des espèces vivantes et à leurs capacités d'adaptation aux besoins vitaux
Bergson conçoit la réalisation d'une force radicalement créatrice qu'il appelle l'élan vital et qui travaille la matière en vue d'une fin mais sans représentation préexistante d'un résultat à atteindre. Mais si la vie est avant tout créativité comment se fait-il qu'elle se répète d'une façon identique au sein de chaque espèce ?
Pour Bergson , qui ne connaît pas la biologie moléculaire, cette perte d'élan vital, qui devrait faire sans cesse évoluer les espèces vers des formes nouvelles, vient de l'inertie de la nature.
L'élan vital, écrit-il, s'est développé dans deux directions divergentes :
- L'instinct permet aux êtres ( les insectes, par exemple ) de s'adapter de façon sûre et aveugle à leur environnement naturel. Il invente des organes
- L'intelligence, par contre, tâtonne, se trompe souvent, et invente des outils qui aideront l'homme à satisfaire ses besoins. Elle n'est à l'aise qu'avec la matière inerte.
" Il y a des choses que seule l'intelligence est capable de chercher mais que, laissée à elle-même, elle ne trouvera jamais. Ces choses-là, l'instinct les trouverait ; mais il ne les cherchera jamais "
18 octobre 2009
Un don
Toni Morisson est, comme l'on dit pudiquement aujourd'hui, une femme écrivain de couleur. Personne ne saurait décrire comme elle la situation des esclaves noirs des colonies américaines au milieu du XVII ème siècle
Etre femme ici c'est être une blessure ouverte qui ne peut guérir
Que peut espérer une esclave noire sinon la venue d'un riche commerçant qui acceptera d'acheter sa fille en échange d'une dette de son patron. C'était comme un miracle, un don de Dieu " parce que je voyais que l'homme de grande taille te regardait comme une enfant pas comme des pièces d'or espagnoles "
Il y a dans ce livre d'autres destins bouleversants d'esclaves achetées, troquées contre des dettes ou des arpents de terre.La plus attachante est peut être l'écossaise Rébekka; Son père l'avait vendue toute jeune à l'homme blond qui cherchait une fille blonde et solide; capable d'avoir des enfants et d'entretenir la ferme. Elle va survivre avec une force extraordinaire aux coups du sort ; ses quatre enfants qui meurent un par un en bas âge, les épidémies, le sectarisme de toutes les confessions religieuses qui ne s'autorisent la charité et la compassion qu'à l'intérieur du cercle étroit des fidèles de la première heure
Heureusement Rébekka a trouvé près d'elle Linda, la servante noire meurtrie par la vie et inconditionnellement dévouée malgré ce qu'elle imagine être l'abandon de Dieu :
" Je ne pense pas que Dieu sache qui nous sommes. Je pense qu'il nous aimerait s'il nous connaissait "
Le maître et Marguerite
Impossible de résumer ce roman où interviennent aussi bien la diable et sa suite que Ponce Pilate en proie à ses angoisses BOULGANOV a porté en lui cette oeuvre toute sa vie, il en a fait au moins 6 rédactions jusqu'au moment de sa mort. C'est la critique romancée du régime soviétique ennemi de toute création littéraire qui ne répondait pas aux normes imposées par Staline, de ses fonctionnaires bornés et de l'incompréhension générale
On ressent à la lecture de ce livre une profonde amertume. Et pourtant on devrait se divertir à la description des pouvoirs magiques du diable et surtout à celle des désarrois des fonctionnaires consciencieux bousculés dans leurs certitudes
La morale est que, régime soviétique ou non, avec ou sans l'aide des magiciens, la vie est profondément décevante, même pour ceux qui comme le Maître, ont eu la grâce de créer une oeuvre. Qu'en reste-t-il au moment de mourir ?
"Ô dieux, dieux ! comme la terre est triste le soir ! Que de mystères dans les brouillards qui flottent dans les marais ! Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup souffert avant de mourir, celui qui a volé au dessus de cette terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait ! Celui-là sait qui est fatigué. Et c'est sans regret, alors qu'il quitte les brumes de cette terre, ses rivières et ses étangs, qu'il s'adonne d'un coeur léger entre les mains de la mort, sachant qu'elle, et elle seule, lui apportera la paix"
17 octobre 2009
eau de feu
J'ai commencé à raconter cette mésaventure dans une intention moralisatrice. Je l'avoue à ma confusion. Il ne me déplaisait pas de révéler dans le détail les turpitudes de Reine et, au fond de moi, je ne doutais pas que par comparaison ma vertu surprise et en quelque sorte outragé, n'apparût dans sa splendeur malheureuse...
On ne lutte pas contre l'alcool. Ce n'est personne l'alcool, ce n'est pas une volonté, c'est un effet...
J'ai feint de tolérer, de pardonner la pire humiliation qu'on puisse m'infliger : jouer l'indulgence pour une veulerie que rien en moi n'excuse...
L'alcool n'a pas d'honneur. On ne se bat pas en duel contre lui !
Voir aussi le texte de Marguerite Duras sur sa dépendance à l'alcool